Alliance des Civilisations : l'éducation sera
la clef pour éviter de nouvelles "controverses des caricatures"
ONU (Communiqués de presse) - New York,NY,USA
www.un.org
9 février 2006 – « Nous ne pouvons plus nous
permettre d'ignorer les perspectives des autres populations dans le monde. Notre
sécurité économique dépend des personnes avec qui nous n'avons jamais été en
contact », affirme un membre du Comité des sages de l'« Alliance des
civilisations », après la flambée de violences provoquée par la publication des
caricatures du prophète Mahomet.
« Il nous faut arriver au stade où les différentes sociétés possèdent un
certain degré de compréhension des inquiétudes et des injustices et même des
sensibilités des autres sociétés dans le monde », a déclaré Shamil Idriss,
directeur adjoint du Bureau de l'Alliance des civilisations, un groupe de
travail créé par le Secrétaire général, pour combattre les divisions entre les
cultures, notamment entre le monde musulman et l'occident, qui menacent de
manière potentielle la paix dans le monde.
« Ce degré de responsabilité et de complexité fait aujourd'hui très peur.
Comment savoir tout ce qui pourrait provoquer de la violence chez les autres.
Cela paraît être insurmontable mais il nous faut pourtant y arriver. Il nous
faut trouver les chemins qui nous permettront d'apprendre dès le plus jeune âge
les différentes perspectives mondiales », a affirmé le directeur, au cours d'un
entretien réalisé hier avec le Centre des nouvelles de l'ONU.
« Ce que je trouve très compliqué dans cette affaire c'est d'essayer
d'expliquer aux gens les perceptions des différentes communautés. D'un côté il y
a la liberté de la presse. Mais il y a aussi la responsabilité qui va avec. En
tout cas, rien ne peut justifier cette violence qui n'est pas la solution », a
souligné Shamil Idriss.
« Le seul moyen que j'ai trouvé pour expliquer cette controverse à mes amis
américains est de comparer les caricatures à des tabous américains. Aux
Etats-Unis, brûler des croix provoque des réactions viscérales parce que cela
fait référence à l'esclavage et aux lynchages des Noirs américains. Si l'on s'en
servait à des fins artistiques, cela provoquerait un tollé parmi la population
noire américaine ».
« Ce qui est tabou dans le monde musulman, c'est premièrement, la
représentation du prophète Mahomet et, deuxièmement, sa représentation dans une
forme aussi violente ».
« Avant même de commencer à penser comment régler ce problème, il faut aider
les gens à comprendre d'où vient cette réaction viscérale. Quel impact peuvent
avoir ces caricatures sur certaines populations. Après seulement, on peut se
demander comment répondre à ce problème. C'est donc d'abord un problème
d'éducation », a-t-il estimé.
« Qu'est-ce qui aurait pu être fait au cours des trois mois qui se sont
écoulés entre la publication et le début des violences ? Qu'est-ce qui aurait pu
être fait différemment au niveau politique, au niveau religieux et au niveau de
la société civile pour prévenir ces violences ? Qu'est-ce qui aurait pu être
fait avant même la publication de ces dessins ? Peut-être que l'éditeur aurait
lui-même pensé que ce n'était pas une bonne idée », a-t-il expliqué.
Le Groupe de haut niveau sur l'Alliance des civilisations, établi par le
Secrétaire général, le 14 juillet dernier, devra remettre, avant la fin de
l'année, un plan d'action et des recommandations concrètes à l'intention non
seulement des décideurs politiques et des leaders religieux mais aussi des
Nations Unies et de la société civile.
« Nous travaillons actuellement sur quatre grandes questions : engagement de
la jeunesse, l'impact des médias et comment les médias pourraient avoir un
impact plus constructif, l'intégration des immigrés et la réforme de l'éducation
», a indiqué Shamil Idriss.
Coprésidé par l'ancien directeur général de l'UNESCO, l'Espagnol Frederico
Mayor, et un ministre et professeur de théologie turc, Mehmet Aydin, le Groupe
de haut a tenu sa première réunion de travail en novembre dernier à Majorque en
Espagne.
La prochaine réunion aura lieu dans 15 jours.
Parmi les 19 membres du groupe de haut niveau, figurent l'ancien président
iranien Seyed Mohamed Khatami, l'ancien ministre des Affaires étrangères
français Hubert Védrine et le conseiller spécial du roi Mohammed VI du Maroc
André Azoulay.
Le président espagnol José Luis Rodriguez Zapatero et le premier ministre
turc Recep Tayyip Erdogan sont à l'origine de cette initiative.
Droits fondamentaux
09-02-2006 - 12:32
www.europarl.eu.int
Controverse sur les caricatures : le Président Borrell appelle à la fin des
violences et au retour au dialogue
Lors de la session plénière qu’ils tiendront la semaine prochaine à
Strasbourg, les députés européens débattront de la polémique autour de la
publication des caricatures du prophète musulman Mahomet et des violences
qu’elles ont déclenchées. Ces évènements seront également discutés en mars par
le Parlement européen et ses interlocuteurs des 10 pays méditerranéens,
notamment le Liban, la Tunisie, la Syrie et le Maroc.
Commentant cette affaire mardi dernier, le Président du
Parlement européen, Josep Borrell, a déclaré que « l’Union européenne défend
les valeurs sur lesquelles elle s’est construite. La liberté d’expression est
l’une de ces valeurs, mais celle-ci doit s’inscrire à l’intérieur des limites
du respect des croyances religieuses et des sensibilités culturelles des
autres ». Il a demandé que « les violences cessent pour céder la place au
dialogue et à la coopération », tout en précisant que « le dialogue, la
coopération et le respect mutuel demeurent les piliers de notre alliance des
civilisations et le seul moyen de régler les différends entre les
protagonistes ».
Discussions avec les interlocuteurs
méditerranéens en mars
Ces caricatures ont tout d’abord été publiées par un
journal danois, puis reproduites dans d’autres journaux. Elles ont déclenché,
dans le monde musulman, de violentes manifestations anti-danoises qui ont
entraîné la mort de plusieurs personnes et des attaques contre des ambassades
européennes. M. Borrell a déclaré que la « liberté d’expression doit être
exercée de façon responsable, plus particulièrement par ceux qui affirment ses
valeurs. Je comprends que, pour de nombreux musulmans, les caricatures qui ont
été publiées constituent une offense à leurs croyances ». Mais il a condamné
l’usage de la violence et l’incitation à la violence contre des biens et des
citoyens de l’Union européenne. Il a également précisé qu’il est inacceptable
que ces publications soient exploitées pour attiser des réactions violentes.
Poursuivant son objectif « d’établir le dialogue et
l’entente », le président Borrell se rendra dans la ville de Chefchaouen au
Maroc, les 10 et 11 février, pour participer à une rencontre réunissant des
représentants espagnols et marocains de la société civile.
M. Borrell préside actuellement l’assemblée
parlementaire euro méditerranéenne (APEM) qui réunit les parlementaires
européens et leurs homologues de 10 pays entourant la Méditerranée (Algérie,
Maroc, Tunisie, Égypte, Israël, Jordanie, Autorité palestinienne, Liban, Syrie
et Turquie). Le bureau de l’APEM a adopté, à l’issue de sa réunion du 6
février à Bruxelles, une déclaration déplorant fermement l’offense faite aux
croyances de la communauté musulmane, appelant à un usage responsable de la
liberté de la presse et de la liberté d’expression et condamnant le manque de
respect à l’égard des religions ainsi que toute incitation à la haine
religieuse et tout propos xénophobe ou raciste. Il a également énergiquement
condamné l’usage de la violence contre les représentations diplomatiques
européennes et appelé au retour à une atmosphère de dialogue paisible et
constructif. L’APEM tiendra un débat sur ce thème à l’occasion de sa session
des 26 et 27 mars à Bruxelles.
Le Danemark craint que "l'affaire Mahomet" ne provoque des violences
intercommunautaires
COPENHAGUE ENVOYÉ SPÉCIAL
our la seconde fois en quarante-huit heures, les locaux du quotidien danois
Jyllands-Posten ont fait l'objet, mercredi 1
er février au soir,
d'alertes à la bombe à Aarhus, siège du journal, et à Copenhague, où se trouve
une partie de la rédaction. Les bâtiments du quotidien qui a publié, le 30
septembre 2005, les douze caricatures du prophète Mahomet ont été évacués. Ces
derniers jours, la tension est montée au Danemark. Plusieurs vigiles gardent
l'immeuble de
Jyllands-Posten à Copenhague. On n'y pénètre que sur
rendez-vous, et les visiteurs sont priés d'attendre dans l'entrée qu'on vienne
les chercher. Jan Elund, rédacteur en chef du service étranger du quotidien,
est fataliste :
"Au début, c'étaient des menaces par téléphone. La police a
retrouvé deux personnes, qui ont été inculpées. Sinon, nous recevons beaucoup
de courriels et de Texto menaçants. Nous donnons tout cela à la police. C'est
elle qui a évalué les risques et a décidé de placer des gardes à l'entrée
depuis quatre jours, quand tout s'est dégradé à nouveau."
Pour la seconde fois depuis le début de l'affaire, des gardes sont placés
en faction devant le journal. Lorsque la polémique avait éclaté, à l'automne
2005, au moins deux des douze dessinateurs avaient dû se cacher. Mais
aujourd'hui, "l'affaire Mahomet" — comme on l'appelle dans la presse
danoise — a largement dépassé la simple personne des dessinateurs. La crainte
d'une escalade et d'affrontements entre les communautés inquiète de plus en
plus les autorités.
MENACES D'ATTENTATS
Un journal danois rapportait, jeudi matin, que les compagnies de sécurité
sont très sollicitées depuis quelques jours par des clients "nerveux",
soucieux de protéger leurs intérêts et leurs employés face aux menaces
d'attentats qui ont été lancées contre le Danemark depuis le début de la
semaine, après la vague de protestation qui a démarré en Arabie saoudite. La
surveillance des principaux bâtiments publics a été renforcée et les
patrouilles de police ont été multipliées dans le métro, les gares et partout
où des attroupements sont susceptibles de se créer. Durant trois jours, des
extrémistes de droite ont appelé par Texto à venir brûler des Coran sur la
place de l'hôtel de ville de Copenhague, mercredi après-midi. Sur place, les
forces de police étaient au rendez-vous, ainsi que des contre-manifestants,
dont des militants d'extrême gauche, mais aucun activiste d'extrême droite ne
s'est montré.
A Nörrebro, quartier de Copenhague à forte population immigrée, Khalid
Alsubeihi a passé la journée de mercredi à tenter de décourager les jeunes
musulmans danois de se rendre sur place pour en découdre. "En ce moment, on
travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre. On ne veut pas des mêmes
dérapages que dans les banlieues françaises", explique-t-il. En 1997, ce
Palestinien a créé un groupe de pères qui tentent d'aider les jeunes en
difficulté à travers des activités sportives : "Les membres de notre réseau
sont sur le qui-vive depuis des jours. Nous circulons beaucoup dans le
quartier, nous nous alertons dès que nous voyons des groupes se former, nous
parlons avec les jeunes." C'est lui qui a prévenu la police des velléités
de certains jeunes d'aller stopper par tous les moyens les extrémistes de
droite.
Samedi, plusieurs manifestations seront organisées à Copenhague. L'une
d'entre elles, à Nörrebro, rassemblera des responsables religieux musulmans et
chrétiens, ainsi que des politiques. Ils appellent à se mobiliser pour la
tolérance. Presque au même moment, au nord de Copenhague, l'organisation
néonazie Front danois organisera une autre manifestation "contre les
activités de la cinquième colonne des musulmans habitant (au Danemark)".
Article paru dans l'édition du 03.02.06
Dieu, Mahomet et les dessinateurs
LE MONDE | 02.02.06 | 13h55 • Mis à jour le 02.02.06 | 13h55
lors que la polémique sur les dessins représentant le prophète Mahomet prend
de l'ampleur,
Le Monde a interrogé huit dessinateurs et caricaturistes.
Voici leurs réactions.
Marcel Gotlib, 71 ans, auteur de BD cultes (Gai Luron, Les
Dingodossiers, La Rubrique-à-brac, Rhââ Lovely, Hamster
jovial et ses louveteaux, Pervers pépère...) prépubliées
dans Pilote, L'Echo des savanes ou Fluide glacial, deux
magazines dont il est le cofondateur.
"La pire malédiction, c'est de manquer de sens de l'humour. Je trouve
dangereux ceux qui veulent interdire ces dessins surtout quand on sait de quoi
ils sont capables. Mais je ne veux pas confondre les fanatiques et les autres.
Ces dessins ne sont pas méchants. Celui de Kurt Westergaard montrant Mahomet
avec son turban en forme de bombe n'est même pas une caricature : si on enlève
la mèche, ce pourrait même être un beau dessin. Quand j'ai mis en scène les
six dieux dans L'Echo, en 1973, j'avais un peu la trouille, je me suis forcé.
Il n'y a eu aucune récrimination, c'était pourtant l'époque de Pompidou. Mais
je ne pourrais sans doute plus faire ce genre de BD aujourd'hui."
René Pétillon, 70 ans, auteur de nombreux albums de BD et de dessins
dont Le Baron noir, L'Enquête corse, Supercatho,
L'Affaire du voile, dessinateur au Canard enchaîné.
"Assimiler l'islam au terrorisme, cela peut faire tousser. Quand on
critique les intégristes, tous ces 'délirants' qui brouillent le message d'une
religion quelle qu'elle soit, on ne doit pas tomber dans l'amalgame. Il faut
cibler et ne pas causer de dommages collatéraux. En attaquant le prophète, on
attaque tous les musulmans. Les gens ont le droit de croire en ce qu'ils
veulent. Ce que j'attaque, ce sont ceux qui interprètent les religions et qui
imposent leurs vues. Pour revenir à ce dessin, il est excessif et devrait être
considéré comme insignifiant. Mais il faut aussi se demander pourquoi
l'affaire éclate maintenant, alors que les dessins ont été publiés il y a
belle lurette."
Cabu, 68 ans, dessinateur de presse, auteur d'une soixantaine de
livres (du Grand Duduche à Chroniques papales), collabore à de
nombreux titres, dont Le Canard enchaîné et Charlie Hebdo.
"Je pense qu'il n'y a pas de délit de blasphème contre la religion en
France. Je suis athée. On peut critiquer toutes les religions. Pour moi, toute
religion est débile. Je suis par ailleurs frappé de voir, en ce qui concerne
les musulmans, à quel point les modérés ne s'expriment pas et laissent faire
des choses terribles en leur nom. En tant que dessinateur, il ne faut pas se
laisser faire. On devrait mettre les trois religions les plus répandues dans
un seul dessin — un curé, un imam, un rabbin — pour ne pas être accusé de
parti pris ! C'est idiot. Les dessins scandinaves mis en cause ne sont pas si
terribles. Pour l'élection de Miss Monde au Nigeria, fin novembre 2002, qui
avait causé la mort de deux cents personnes au cours d'émeutes provoquées par
des islamistes intégristes, j'avais dessiné Mahomet en mafieux, verre de
cognac et cigare à la main, en parrain de l'élection de 'Miss sac à patates',
dans Charlie Hebdo. J'ignorais qu'on ne pouvait pas représenter l'image du
prophète. Mais je ne regrette pas ces dessins, même si le journal a été
insulté et menacé. Les dessinateurs, comme les autorités, ne devraient pas
présenter d'excuses."
Pierre Sadeq, 68 ans, dessinateur libanais, caricaturiste du
quotidien Al-Nahar et de la chaîne de télévision Al-Mustaqbal (Future
TV) de la famille Hariri. Chrétien.
"Je traite de tout mais dans le respect des croyances. Je m'amuse des
hommes de religion, qu'il s'agisse du patriarche maronite, du secrétaire
général du Hezbollah (Hassan Nasrallah, chiite) ou des chefs religieux des
communautés chiite et sunnite. Une seule fois, récemment, on m'a laissé
entendre du côté du Hezbollah qu'on n'était pas content. Je leur ai expliqué
que dès lors que Nasrallah est entré dans l'arène politique, je suis en droit
de le caricaturer. Je réprouve les caricatures qui ont été publiées. Je n'irai
jamais si loin pour ma part, quelle que soit la religion concernée."
Hassan Bleibel, libanais. Musulman chiite, caricaturiste du
quotidien Al-Mustaqbal (Le Futur), de la famille Hariri.
"Je n'ai pas vu les dessins des caricaturistes danois. J'ai tendance à
penser qu'il ne faut pas surdimensionner ce genre d'affaires, parce qu'on
risque d'aboutir à l'effet contraire si l'objectif est précisément de dire que
les musulmans sont intolérants et obtus. Cela étant dit, il existe des sujets
sensibles auxquels il faut éviter de toucher en tant que caricaturiste.
L'Europe est très sensible à ce qui touche la religion juive. Il n'est donc
pas logique qu'elle ne tienne pas compte de la sensibilité des musulmans à ce
qui touche à leur religion. L'Occident est certes chrétien, mais les
Occidentaux ont pris des distances avec la religion, ce qui n'est pas le cas
des musulmans. La liberté d'opinion et d'expression est bien sûr sacrée, mais
elle ne doit pas franchir la ligne ténue qui la sépare de l'injure et elle
doit obéir à des règles. Il existe une différence entre des hommes de religion
et le symbole que peut représenter un prophète pour une religion."
Haddad, 60 ans, français d'origine libanaise, dessinateur à Al-Hayat
(journal en arabe édité à Londres) et collaborateur de Courrier
international.
"Je suis pour la liberté d'expression et contre la censure. Je suis prêt
à me battre pour. Mais je trouve ces dessins très mauvais. La première fois,
je les ai trouvés sans intérêt. Pas drôle mais anodins. Et puis j'ai compris
qu'ils représentaient le prophète. Mettre une bombe sur la tête d'un
intégriste, pourquoi pas ? Moi-même, je dessine contre le terrorisme, contre
les intégristes. Mais sur la tête du prophète, qu'est-ce qu'on veut dire ? Un
dessin a toujours un message. Là, quel est le message ? Que l'islam est
criminel ? Que les musulmans sont criminels ? Affirmer par une caricature que
les intégristes sont des arriérés, des obscurantistes, je veux bien. Mais
faire la même chose avec le prophète, là encore, c'est un amalgame. Ce sont
tous les musulmans qui sont visés. Cela devient du racisme.
Dans le climat actuel, je me demande à qui ça profite. Dans les pays
arabes, les laïcs reculent partout. Avec ce genre de scandale, je peux vous
assurer que les intégristes doivent se frotter les mains. Je ne suis pas
religieux. Mais je ne dessine pas sur la religion. Car je crois que le vrai
problème, dans nos pays, c'est l'injustice, la pauvreté, la violence. C'est de
ça que se nourrit le terrorisme, pas de la religion."
Glez, 39 ans, franco-burkinabé, directeur de la rédaction de
l'hebdomadaire satirique Le Journal du jeudi d'Ouagadougou,
collaborateur régulier de Vita (Milan).
"Le principe est simple : la liberté d'expression. Tout peut être
représenté. Donc les boycotts, les menaces suscitent mon indignation. Il y a
évidemment des limites, celles de la déontologie professionnelle. Mais rien ne
permet d'interdire par principe un dessin. La déontologie, cela consiste à
éviter l'outrance inutile, l'amalgame, de savoir précisément le message que
l'on transmet. Lors d'un forum à Jérusalem, en novembre 2005, nous avons
observé que dans les dessins publiés dans la presse palestinienne, certains
attaquaient la politique israélienne, parfois très violemment, mais que
d'autres proposaient une représentation d'Israël clairement antisémite. Ce
n'est évidemment pas la même chose.
Mais le problème avec les religieux, c'est que le message vraiment
transmis passe souvent au second plan. J'ai eu plusieurs expériences sur le
sujet. Il y a quelques jours, un journal italien m'a refusé un dessin parce
qu'il considérait qu'il attaquait trop frontalement le Hamas alors qu'eux
estimaient qu'il fallait attendre de voir leur comportement aux affaires.
C'est leur droit. Ici, j'ai publié un dessin utilisant l'imagerie catholique
pour figurer le chemin de croix du premier ministre, face à un président
croqué en Ponce Pilate. J'ai reçu des lettres de religieux me rappelant le
précédent de Salman Rushdie. J'ai aussi dessiné un comic strip, Divine
comédie, qui raconte les aventures de dieu. Il a été publié dans une
dizaine de pays européens, notamment en Pologne. Mon seul problème, je l'ai
rencontré aux Etats-unis où le journal qui le publiait a renoncé devant
l'avalanche de courrier. Je n'attaquais pas la religion. C'était le principe
même de la représentation qui choquait.
Je ne sais pas si le Coran interdit véritablement la représentation de
Mahomet. C'est un personnage historique, il appartient à tout le monde. Ce
n'est pas comme si on jetait le Coran dans les toilettes."
Jean Plantu, 54 ans, dessinateur au Monde depuis 1972 et à
L'Express.
"Il y a de plus en plus une chape de plomb qui tombe sur les
dessinateurs de presse et sur les humoristes, quand on parle de religion. On
ne se rend pas compte à quel point, hormis l'Eglise catholique sur laquelle on
peut taper et qui fait preuve, quoi qu'on en dise, de mansuétude, il est
devenu impossible de critiquer les religieux."
Propos recueillis par Nathaniel Herzberg, Yves-Marie Labé et Mouna Naïm
Article paru dans l'édition du 03.02.06
Caricatures libres
LE MONDE | 02.02.06 | 13h55 • Mis à jour le 02.02.06 | 14h19
ouze dessins publiés, le 30 septembre 2005, par le quotidien danois
Jyllands-Posten, sous le titre "Les 12 visages de Mahomet", provoquent
l'émotion de musulmans et l'ire de pays arabes. L'une de ces caricatures
représente la tête du Prophète surmontée d'un turban en forme de bombe. Dalil
Boubakeur, qui préside le Conseil français du culte musulman (CFCM), y voit un
nouveau signe d'
"islamophobie envers les musulmans et leur religion".
Sans prendre les proportions de l'affaire Rushdie, l'écrivain qui avait été,
en 1988, l'objet d'une fatwa
le condamnant à mort pour son
interprétation du Coran, la polémique enfle, et des pays arabes ont demandé au
Danemark — heureusement en vain — de
"sanctionner fermement" les
caricaturistes.
Au-delà de l'amalgame, injuste et blessant, entre l'islam et le terrorisme,
présent dans quelques dessins, c'est l'interdit de la représentation de
Mahomet qui est en cause. Pour l'islam, toute effigie du Prophète relève de
l'idolâtrie, et transgresser ce tabou est un blasphème. Dans les démocraties
laïques, qui ont pleinement ratifié la Déclaration universelle des droits de
l'homme, le seul principe qui vaille est celui de la liberté d'expression dans
le respect du droit.
Pour la France, tout est dit dans l'article premier de la Constitution :
"La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale.
Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction
d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances."
Les commandements et interdits religieux ne sauraient donc se situer au-dessus
des lois républicaines, au risque des pires déviations et inquisitions.
Les religions sont des systèmes de pensée, des constructions de l'esprit,
des croyances qui sont respectables mais qui peuvent être librement analysées,
critiquées, voire tournées en ridicule. Il en est de même des idéologies
politiques. La laïcité républicaine suppose neutralité religieuse et tolérance.
Il est donc nécessaire de distinguer les religions et les personnes qui les
pratiquent. Celles-ci doivent être protégées contre toute discrimination et
contre tout propos injurieux fondé sur l'appartenance religieuse.
Comme pour le racisme, l'antisémitisme, le sexisme et l'homophobie, la
liberté d'expression trouve ici ses limites : celles fixées par la loi et par
la justice. Ainsi, en 2005, une publicité pour une marque de vêtements, où
douze femmes et un homme figuraient dans des poses érotiques la Cène de
Léonard de Vinci, avait été blessante pour les chrétiens et interdite
d'affichage par les tribunaux.
Un musulman peut être choqué par un dessin, surtout malveillant, de
Mahomet. Mais une démocratie ne saurait instaurer une police de l'opinion,
sauf à fouler aux pieds les droits de l'homme.
Article paru dans l'édition du 03.02.06
Caricatures de Mahomet : le propriétaire de "France Soir" renvoie son
directeur de la rédaction
LEMONDE.FR | 02.02.06 | 08h57 • Mis à jour le 02.02.06 | 12h40
a décision n'aura pas traîné. Le jour même de la reproduction dans les pages
de
France Soir des 12 caricatures représentant Mahomet – à l'origine
déjà d'une importante controverse au Danemark –, le propriétaire du quotidien,
l'homme d'affaires franco-égyptien, Raymond Lakah, a renvoyé, mercredi 1
er
février au soir, son directeur de la publication, Jacques Lefranc, nommé en
septembre 2005 à la tête du quotidien.
Dans un communiqué, M. Lakah, patron de Montaigne Press, société qui détient
la majorité de Presse Alliance (éditrice de
France Soir), indique avoir
"décidé de révoquer Monsieur Jacques Lefranc de sa fonction de président et
directeur de la publication en signe fort de respect des croyances et des
convictions intimes de chaque individu".
"Nous présentons nos regrets
auprès de la communauté musulmane et de toutes personnes ayant été choquées ou
indignées par cette parution", ajoute-t-il.
"Monsieur Eric Fauveau,
directeur général de Presse Alliance, assurera en intérim les fonctions de
président et directeur de la publication", poursuit le communiqué.
Suite
à ces publications, deux groupes armés palestiniens ont menacé de "prendre
pour cible" tout Français, Norvégien et Danois dans la bande de Gaza et
en Cisjordanie. Dans un communiqué, les Comités de la résistance populaire et
le "commandement commun" des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa demandent
la fermeture "des bureaux et consulats en Palestine des trois pays
concernés, sinon nous n'hésiterons pas à les détruire". Un porte-parole
des Comités de la résistance populaire, qui s'est présenté sous le nom d'Abou
Moujahid, a confirmé par téléphone à l'AFP de prendre ces menaces au sérieux
en précisant qu'elles seraient élargies à tous les pays qui publieraient ces
caricatures. Ces deux groupes appellent également à un boycottage des produits
français, danois et norvégiens : "Nous mettons en garde les commerçants et
tous ceux qui vendent des produits de ces trois pays." Dans la foulée, le
gouvernement norvégien a annoncé jeudi la fermeture au public de sa
représentation en Cisjordanie.
"AU SECOURS VOLTAIRE, ILS SONT FOUS"
Seul journal français à avoir publié ces caricatures, reproduction de
celles du journal danois Jyllands-Posten, avec en titre de "une" : "Oui,
on a le droit de caricaturer Dieu", France Soir précisait mercredi
en éditorial qu'"il n'y a dans les dessins incriminés aucune intention
raciste, aucune volonté de dénigrement d'une communauté en tant que telle".
Dans son édition du jeudi 2 février, France Soir revient sur la
polémique suscitée par la reproduction de ces dessins. Il y défend le droit de
la presse à railler n'importe quelle croyance religieuse. Dès sa "une",
France Soir clame : "Au secours Voltaire, ils sont devenus fous !"
au-dessus d'une photo montrant trois hommes brûlant un drapeau danois. Dans
ses pages intérieures, le quotidien s'interroge : "Intolérance religieuse
ou laïcité ?" et explique son choix dans un encadré intitulé : "Réponses
à quelques questions." Puisque "l'Islam interdit à ses fidèles toute
représentation du Prophète (...), la question qui se pose est la
suivante : tous ceux qui ne sont pas musulmans sont-ils tenus de se conformer
à cet interdit ?" "Imagine-t-on une société où l'on additionnerait les
interdits des différents cultes ? Que resterait-il de la liberté de penser, de
parler et même d'aller et venir ? Ces sociétés-là, nous les connaissons trop
bien. C'est par exemple l'Iran des mollahs. Mais c'était hier la France de
l'Inquisition, des bûchers, de la Saint-Barthélemy" [massacre des
protestants en 1572], assure le journal.
"La liberté religieuse, c'est la liberté de croire ou de ne pas croire, de
pratiquer un culte en toute quiétude. Mais jamais elle ne saurait se
transformer en liberté d'imposer à toute la société les règles relevant d'une
seule conviction", affirme encore le quotidien qui promet à ses lecteurs
de continuer à user de la liberté d'expression, "au nom de la République et
de ses valeurs". Par contre, France Soir, qui reproduit également
des illustrations qui ont choqué les Eglises chrétiennes dans le passé, ne
mentionne à aucun moment les changements dans sa direction.
France Soir, qui fut dans les années 1960 le premier quotidien
français avec un tirage de près de 1,3 million d'exemplaires, est placé depuis
octobre 2005 en redressement judicaire et cherche des repreneurs. Son tirage
quotidien est tombé à 45 000 exemplaires.
« monde
arabo-musulman »
Le numéro controversé de "France Soir" interdit au Maroc et en Tunisie
Le Maroc a interdit mercredi l'entrée sur son territoire du journal
France Soir "en raison de la publication par ce quotidien français de
caricatures du prophète Sidna Mohammed sous des prétextes fallacieux de la
défense de la liberté de la presse", a indiqué le ministère de la
communication marocain. Le ministère a souligné que l'interdiction de
France Soir "intervient en raison du caractère intentionnellement outrageant
[des caricatures] à la personne du Prophète et du fait qu'elles
représentent une provocation patente et gratuite pour les croyances des
musulmans".
En Tunisie, le quotidien a également été saisi mercredi par le ministère de
l'intérieur et du développement local "en application des dipositions du
code de la presse". "Le contenu est offensant pour les musulmans et outrageant
pour la noble personne du Prophète", a indiqué l'agence officielle TAP.
La polémique sur les caricatures de Mahomet s'invite en France
LEMONDE.FR | 01.02.06 | 18h20 • Mis à jour le 01.02.06 | 18h37
u nom de la liberté d'expression",
France Soir a été le premier
journal en France à reproduire, mercredi 1
er février, la série de
caricatures du Prophète publiée par la presse danoise et qui ont provoqué
l'ire des pays arabes et musulmans dans le monde.
Sous le titre "Oui, on a le droit de caricaturer Dieu", le quotidien
français publie en "une" un dessin représentant Bouddha, Yahvé, Mahomet et
Dieu sur un nuage. Ce dernier s'adresse au prophète musulman avec ces mots :
"Râle pas Mahomet, on a tous été caricaturés ici." Les douze dessins
incriminés sont publiés en pages intérieures. L'une des caricatures montre le
Prophète coiffé d'un turban en forme de bombe. Une autre représente un mollah
arrêtant un flot de candidats à l'attentat-suicide. "Nous sommes en rupture
de stock de vierges", leur explique-t-il.
"Assez des leçons de ces bigots rétrogrades ! Il n'y a dans les dessins
incriminés aucune intention raciste, aucune volonté de dénigrement d'une
communauté en tant que telle", estime le rédacteur en chef du quotidien,
Serge Faubert, dans un éditorial intitulé "Intolérance". "Protéger la
liberté religieuse ne veut pas dire acquiescer aux principes d'une religion.
Ce n'est pas parce que le Coran interdit la représentation de Mahomet qu'un
non-musulman doit s'y soumettre", souligne-t-il.
La publication de cette série de caricatures par le journal norvégien
Magazinet et le quotidien conservateur danois Jyllands-Posten a
provoqué un raz de marée de protestations dans le monde musulman, avec menaces
de boycott de produits danois et convocation d'ambassadeurs à la clef. La
raison en est que toute représentation humaine, par le dessin et a fortiori
la caricature, est interdite par les théologiens les plus traditionnalistes de
l'islam sunnite, majoritaire dans le monde. Les chiites, une autre branche de
l'islam, appliquent cette interdiction seulement pour le prophète Mahomet,
mais pas aux grands imams du mouvement, dont Ali et ses deux enfants, Hassan
et Hussein. Face à l'ampleur des protestations, Jyllands-Posten a fini
par présenter des "excuses" aux musulmans du monde entier, alors que le
gouvernement danois a tenté à plusieurs reprises de calmer le jeu sur le plan
diplomatique.
"C'EST ODIEUX"
La publication par France Soir de ces caricatures n'a pas manqué de
provoquer des réactions similaires au sein de la communauté musulmane."C'est
odieux, nous désapprouvons totalement cela, c'est une vraie provocation
vis-à-vis des millions de musulmans en France", a déclaré Dalil Boubakeur,
président du Conseil français du culte musulman (CFCM) et recteur de la grande
mosquée de Paris. Parmi les composantes du CFCM, la Fédération nationale des
musulmans de France (FNMF) et l'Union des organisations islamiques de France (UOIF)
ont annoncé qu'elles étudiaient le lancement d'une procédure judiciaire.
Des responsables du gouvernement, à l'instar de M. Copé, ont défendu le
droit à la "liberté d'expression" tout en soulignant que cette "liberté
doit s'exercer, dans un esprit de tolérance et de respect des croyances de
chacun". "Les caricatures publiées ce jour dans France Soir
n'engagent que la responsabilité du journal qui les a publiées", a précisé
le porte-parole du ministère des affaires étrangères, Jean-Baptiste Mattéi.
Le Monde.fr avec AFP et Reuters
Le précédent de "Charlie Hebdo"
En 2002, le journal satirique Charlie Hebdo s'est également attiré
les foudres de certains musulmans en France en publiant une caricature de
Mahomet flanqué de deux femmes voilées, un cigare et un verre de vin à la
main, à l'occasion de la remise des prix des Miss Monde au Nigeria, une
cérémonie qui avait provoqué de violentes émeutes qui ont fait de nombreux
morts dans le pays.
Mais les "menaces et injures" proférées à l'époque contre le journal
sont sans "commune mesure" avec l'ampleur du scandale d'aujourd'hui,
selon Liliane Roudière, une responsable du journal, qui l'attribue au contexte
international tendu. "Nous recevions néanmoins des dizaines de lettres de
menaces par jour, nos boîtes email étaient submergées et des sites islamistes
ont appelé à la mobilisation contre nous", se souvient-elle. Mais aucune
réaction des pouvoirs publics ni des instances officielles religieuses ou
communautaires musulmanes en France. La rédaction de l'hebdomadaire se réunira,
le 2 février, pour fixer une ligne de conduite éditoriale face aux événements
d'aujourd'hui, selon Mme Roudière. (Propos recueillis par Alexandre
Lévy.)
Caricatures : ultimatum contre la France
Les Comités de la résistance populaire et le « commandement
commun » des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa ont menacé jeudi de « prendre pour
cible tout Français, Norvégien et Danois » dans la bande de Gaza et en
Cisjordanie ».
AFP
Avec AFP
« Nous donnons aux gouvernements danois, français et norvégien 48 heures
pour présenter des excuses » ont menacé deux groupes armés palestiniens
jeudi. La protestation contre la publication des caricatures du prophète
Mahomet dans la presse européenne prend une tournure plus violente, alors
que les dessins incriminés continuent à paraître.
La protestation contre la publication des caricatures du prophète Mahomet
dans la presse européenne prend une tournure plus violente.
Les Comités de la résistance populaire et le « commandement commun » des
Brigades des martyrs d'Al-Aqsa ont menacé jeudi de « prendre pour cible tout
Français, Norvégien et Danois » dans la bande de Gaza et en Cisjordanie » et
ont posé un ultimatum peu rassurant : « Nous donnons aux gouvernements
danois, français et norvégien 48 heures pour présenter des excuses ». Les
activistes ont également tagué les mots « fermés jusqu’à la présentation
d’excuses » sur la porte du bâtiment de l’UE à Gaza et encerclent l’immeuble.
Si le ministère français des Affaires étrangères a
réitéré ses recommandations aux Français de ne plus se rendre dans la bande
de Gaza, la Norvège a fermé sa représentation en Cisjordanie.
En Irak, des fidèles chiites ont exprimé leur fureur en piétinant des
drapeaux danois dessinés dans des ruelles menant au mausolée de l'imam Ali,
dans la ville sainte de Najaf. Au Pakistan, des manifestants islamistes ont
brûlé des drapeaux danois et français ainsi qu'une effigie du Premier
ministre danois, aux cris de « Mort au Danemark ».
« Jeter de l’huile sur le feu »
Le monde arabe tout entier manifeste sa colère. Car selon la religion
musulmane, il est interdit de représenter le prophète. Publiées sous le
titre «les visages de Mahomet», les caricatures montrent notamment sa tête
surmontée d'un turban en forme de bombe. L’indignation est à son comble.
Une indignation attisée par la publication répétée des dessins dans la
presse. «Le fait pour d'autres journaux européens de republier ces
caricatures ne fait que jeter de l'huile sur le feu de l'insulte initiale»,
selon le commissaire européen pour le Commerce, Peter Mandelson.
A l’inverse, avant que la société éditrice ne décide de retirer tous les
exemplaires du marché, le rédacteur en chef d’un tabloïd jordanien avait
choisi de les reproduire pour appeler les musulmans à travers le monde à la
« raison ».
France Soir avait la même intention en publiant les caricatures mercredi.
Depuis, le journal est interdit au Maroc et en Tunisie, et le directeur de
la publication a été limogé. Une décision par ailleurs contestée par les
salariés du journal. Jeudi soir, moins de 24 heures après sa nomination au
poste de directeur de la publication par intérim, Eric Fauveau a démissionné.
Le quotidien Libération publiera vendredi deux des dessins controversés, que
la BBC n’a pas hésité à diffuser jeudi dans ses journaux télévisés,
expliquant qu'elle entendait ainsi «aider ses auditeurs à comprendre les
sentiments violents suscités par cette histoire».
Si le rédacteur en chef du journal danois Jyllands-Posten, à l’origine de
l’affaire, s'est réjoui de la solidarité de ses confrères européens, le
ministre danois des Affaires étrangères juge que la publication des
caricatures controversées « renforce encore le boycottage des produits
danois ».
Un boycottage qui coûte cher aux salariés de la société danoise Arla Foods,
deuxième exportateur européen de produits laitiers, qui a décidé de
licencier 125 personnes. Une porte-parole du groupe a indiqué jeudi : «Nos
ventes dans les pays arabes sont complètement arrêtées depuis samedi et nos
perdons 10 millions de couronnes danoises par jour».
Caricatures de Mahomet: une semaine de polémique
10 janvier 2006: Quatre mois après leur première publication dans
un grand quotidien danois, douze caricatures du prophète Mahomet sont
reprises par le magazine chrétien norvégien Magazinet.
Publiées sous le titre «les visages de Mahomet», elles montrent notamment la
tête du prophète surmontée d'un turban en forme de bombe.
La religion musulmane interdisant toute représentation de Mahomet, une vive
polémique voit le jour. Deux jours plus tard, le rédacteur en chef du
journal reçoit des menaces de mort. AFP
Le quotidien populaire France Soir a été jusqu'ici le seul quotidien
français à publier mercredi les 12 caricatures à l'image supposée du
prophète Mahomet.
Avec AFP
[02 février 2006]
Caricatures de Mahomet : le directeur de France Soir limogé
Le propriétaire du quotidien populaire français a renvoyé Jacques Lefranc
suite - c'est la version officielle - à la publication mercredi des
caricatures danoises du prophète, très controversées dans les pays
musulmans. Jacques Lefranc se «réserve la faculté de contester cette
décision».
Raymond Lakah, homme d’affaires franco-égyptien et propriétaire de France
Soir, a décidé mercredi soir « de révoquer Monsieur Jacques Lefranc de sa
fonction de Président et Directeur de la Publication (de France Soir) en
signe fort de respect des croyances et des convictions intimes de chaque
individu ». La décision du journal de publier les caricatures de Mahomet
provenant du journal danois Jyllands-Posten avait suscité la protestation
de plusieurs responsables religieux en France. Jacques Lefranc, a quant à
lui estimé jeudi que cette décision lui «parait contestable sur la forme
et sur le fond».
Le patron de Montaigne Press, la société qui détient la majorité de Presse
Alliance, éditrice de France-Soir a indiqué que « Monsieur Eric Fauveau,
Directeur général de Presse Alliance, assurera en intérim les fonctions de
Président et Directeur de la publication à partir de ce soir (mercredi) à
20 h 30 ».
M. Lakah présente ses regrets
Le quotidien populaire France Soir a été jusqu'ici le seul quotidien
français à publier mercredi les 12 caricatures à l'image supposée du
prophète Mahomet avec en titre de « Une »: « Oui, on a le droit de
caricaturer Dieu ». L'éditorial précisait qu'« il n'y a dans les dessins
incriminés aucune intention raciste, aucune volonté de dénigrement d'une
communauté en tant que telle ».
M. Lakah a également présenté « (ses) regrets auprès de la communauté
musulmane et de toutes personnes ayant été choquées ou indignées par cette
parution ».
Licencié pour d'autres raisons?
Un représentant syndical a fait part de sa « stupéfaction ». France Soir
étant en redressement judiciaire depuis octobre 2005, l'interlocuteur des
administrateurs provisoires est justement le directeur de la publication.
Or Eric Fauveau, désigné par Raymond Lakah pour remplacer Jacques Lefranc,
a lui-même déposé une offre de reprise du quotidien. Il se trouve donc, du
fait de la décision de M. Lakah, à la fois juge et partie, d'une part pour
étudier la pertinence des offres de reprise, d'autre part comme possible
repreneur.
« Au secours Voltaire, ils sont devenus fous !»
Dans son édition de jeudi, France Soir a défendu le droit de la presse à
railler n'importe quelle croyance religieuse. « Au secours Voltaire, ils
sont devenus fous !» titrait la Une, au dessus d'une photo montrant des
fidèles brûlant un drapeau danois. Le journal français demande puisque «
l'Islam interdit à ses fidèles toute représentation du Prophète... la
question qui se pose est la suivante : tous ceux qui ne sont pas musulmans
sont-ils tenus de se conformer à cet interdit? »
« La liberté religieuse, c'est la liberté de croire ou de ne pas croire,
de pratiquer un culte en toute quiétude. Mais jamais elle ne saurait se
transformer en liberté d'imposer à toute la société les règles relevant
d'une seule conviction» affirme encore le journal qui promet à ses
lecteurs de continuer à user de la liberté d'expression, « au nom de la
République et de ses valeurs ».
« Une logique liberticide »
Le sénateur UMP de la Sarthe François Fillon s'est déclaré sur i-télé «très
choqué» par la décision « préoccupante » du propriétaire de France Soir. «
La montée de ce fondamentalisme musulman, de cet intégrisme, de cette
intolérance est extrêmement dangereuse, extrêmement grave », a ajouté
l'ancien ministre.
De son côté, le député UMP de Paris Pierre Lellouche a affirmé que « quand
on arrive à sanctionner de manière aussi brutale un journaliste, on rentre
dans une logique liberticide, et on ne rend pas service à la communauté
musulmane ».
Appels au calme à travers le monde
Avec AFP
[02 février 2006]
Reporters sans frontières demande à l’Occident de jouer l’apaisement,
tandis qu’un hebdomadaire jordanien reproduit trois des caricatures
controversées avec le titre « Musulmans du monde, soyez raisonnables ».
Face à la vague de protestations qu’a suscité la parution dans plusieurs
journaux européens de caricatures de Mahomet, l’association Reporters sans
frontières a lancé « un appel au calme et à la raison ».
« Dans l'affaire actuelle, il est nécessaire de ramener les faits à
leur juste dimension. Les journaux qui ont publié ces caricatures
appartiennent à des pays où la religion relève de la sphère privée : dans
cette tradition, la liberté religieuse va de pair avec une liberté
d'expression qui inclut le droit de brocarder les convictions que l'on ne
partage pas. Il est également nécessaire de rappeler que, dans ces mêmes
pays, la presse est indépendante des pouvoirs en place. Ses prises de
position, ses choix éditoriaux n'engagent qu'elle et donc, en aucune
manière, les autorités de ces pays ou leurs concitoyens », affirme
l’association dans un communiqué.
Reporters sans frontières « appelle les responsables politiques et
religieux des pays musulmans ainsi que la presse du monde arabe à tout
faire pour calmer les esprits, de manière à entamer un débat sur les
conceptions des uns et des autres ». RSF demande aussi « à chacun en
Occident de jouer l'apaisement et d'éviter ce qui peut être vécu comme des
provocations inutiles ».
« Les gens attaquent des dessins qu'ils n'ont pas vus »
Pour appeler les musulmans à la « raison », le tabloïd jordanien
Shihane a reproduit jeudi trois des caricatures controversées. Sous le
titre « Musulmans du monde, soyez raisonnables », le rédacteur en chef,
Jihad Momani, signe un éditorial où il se demande : « Qu'est ce qui porte
plus préjudice à l'islam, ces caricatures ou bien les images d'un preneur
d'otage qui égorge sa victime devant les caméras, ou encore un kamikaze
qui se fait exploser au milieu d'un mariage à Amman? ».
Momani affirme avoir « publié volontairement ces caricatures pour que les
gens sachent contre quoi ils se révoltent ». Selon lui, « les gens
attaquent des dessins qu'ils n'ont pas vus. Qu'est ce qui nous empêche
donc de les leur montrer ? ».
Cette crise « devrait servir de leçon »
A Londres, un eurodéputé britannique musulman a émis l'espoir jeudi que
l'affaire conduirait les communautés à développer leur dialogue. Selon lui,
cette crise « devrait servir de leçon, tant à la communauté musulmane
qu'aux journaux, pour bâtir à l'avenir de meilleures relations entre les
communautés ».
« Notre planète trop petite pour les controverses »
« Dans un but d'apaisement », l'ambassadeur du Danemark à Paris a été reçu
jeudi matin par le président du Conseil français du culte musulman, Dalil
Boubakeur, à la mosquée de Paris.
« Notre rendez-vous s'est déroulé dans une ambiance tout à fait
chaleureuse avec un seul but : apaiser les esprits ». « Nous avons
constaté tous les deux que notre planète est devenue trop petite pour les
controverses », a conclu le diplomate danois.
Les responsables religieux français réagissent
AFP
[02 février 2006]
A l’instar de Dalil Boubakeur qui considère la publication des caricatures
dans France Soir comme une « provocation », le grand rabbin Joseph Sitruk
« partage » la colère des musulmans.
Le grand rabbin de France Joseph Sitruk «partage» la colère des musulmans.
S'exprimant jeudi à l'issue d'un entretien avec le Premier ministre
Dominique de Villepin, il dit comprendre les réactions d'hostilité dans le
monde musulman après la publication des caricatures du prophète. « On ne
gagne rien à rabaisser les religions, à les humilier et à en faire des
caricatures. Je pense que c'est un manque d'honnêteté intellectuelle et un
manque de respect », a-t-il déclaré.
En recevant l'ambassadeur du Danemark à la mosquée de Paris, le
président du Conseil français du culte musulman (CFCM) Dalil Boubakeur a
insisté sur la nécessité de ne pas déformer l'image de l'islam en France.
«La liberté d'expression ne peut être la liberté de raconter des mensonges
», a –t-il martelé. Le prophète n'a pas fondé une religion terroriste,
mais au contraire une religion de paix. Nous tenons infiniment à cette
image et nous n'acceptons pas qu'elle soit déformée ».
Mercredi, les responsables des principales religions en France avaient
critiqué la publication des caricatures dans les colonnes de France Soir.
Dalil Boubakeur avait déjà qualifié cette démarche de « vraie provocation
» envers les quelque 5 millions de musulmans qui vivent en France.
Un sentiment partagé par les dignitaires chrétiens et juifs, qui
s’étaient également émus de la parution des dessins. Le père Jean-Marie
Gaudeul, responsable du Secrétariat pour les relations avec l'islam, a
souligné que « notre société est bâtie sur le respect de l'autre: le
désaccord peut construire, la dérision tue », a-t-il déclaré.
« Nous condamnons cette bassesse de très mauvais goût », a déclaré pour
sa part Mgr Pierre Whalon, évêque de l'Eglise épiscopalienne (anglicans
américains) pour l'Europe. « En principe, le rire a tous les droits », a
rappelé le pasteur protestant Jean-Pierre Molina, « mais cela ne veut pas
dire qu'il est loisible à quiconque de débiter des insultes qui atteignent
brutalement de pauvres gens dans leur foi ». Pour le rabbin Michel Serfaty,
co-président de l'Amitié judéo-musulmane de France (AJMF), cette
publication était une « provocation inutile, une maladresse dont on se
passerait volontiers ».
>>
Caricatures de Mahomet: Ben Ali prône la mesure

AP | 02.02.06 | 21:05
TUNIS (AP) -- Le président tunisien Zine El Abidine Ben Ali, faisant
allusion aux caricatures de Mahomet qui ont provoqué de vives réactions
dans le monde, a condamné jeudi à la fois les extrémistes religieux et
ceux qui se moquent de la religion.
Dans un discours au corps diplomatique accrédité à Tunis, à l'occasion de
la cérémonie traditionnelle de présentation des voeux du nouvel An, il a
appelé au "bannissement de l'extrémisme et de la violence ainsi que de
toutes attitudes et formes d'expression qui nuisent aux symboles et
sanctuaires religieux".
Il a néanmoins avancé que "la Tunisie continuera d'oeuvrer en faveur de la
propagation des principes de modération et de juste milieu et apportera
son soutien au dialogue des civilisations et des religions, dans le sens
de la consécration de la sécurité et de la paix internationales".
Les autorités tunisiennes ont saisi mercredi le numéro du quotidien
parisien "France-Soir" en date du 1er février, qui reproduit les
caricatures du prophète Mahomet jugées blasphématoires par des musulmans,
selon une source officielle à Tunis.
L'agence de presse officielle TAP affirme que cette décision a été prise
par le ministre tunisien de l'Intérieur et du Développement local, Rafik
Belhaj Kacem, "en application des dispositions du Code de la presse", en
raison du "contenu offensant pour les musulmans et outrageant pour la
noble personne du prophète".
Les caricatures litigieuses, au nombre d'une douzaine, ont été publiées le
30 septembre par le quotidien danois "Jyllands-Posten" et ce mois-ci par
un journal norvégien. Sur l'une d'elles, Mahomet porte un turban en forme
de bombe dont la mèche est allumée. AP
Londres, Paris et Washington tentent de désamorcer l'affaire des caricatures
de Mahomet
LEMONDE.FR | 03.02.06 | 21h16 • Mis à jour le 03.02.06 | 21h23
a publication de caricatures de Mahomet dans la presse de plusieurs pays
européens a décuplé la colère des musulmans, qui ont encore manifesté par
milliers dans le monde, de Gaza à l'Indonésie. Face à ce tollé, la France, la
Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont appelé, vendredi 3 février, à plus de
responsabilité et de respect envers les sentiments religieux, mettant, à des
degrés divers, un bémol à leurs discours sur la défense de la liberté de la
presse alors que les autorités de Copenhague sont restées fermes sur leurs
positions.
A l'occasion d'un entretien avec le recteur de la Mosquée de
Paris, Dalil Boubakeur, Jacques Chirac "a rappelé que la France, pays de
laïcité, respecte toutes les religions et toutes les croyances", selon un
communiqué de l'Elysée. "Il a également rappelé que le principe de la
liberté d'expression constitue un des fondements de la République." Le
président de la République "appelle donc chacun au plus grand esprit de
responsabilité, de respect et de mesure pour éviter tout ce qui peut blesser
les convictions d'autrui", selon la même source.
La presse française ne s'est pas censurée dans cette affaire. Plusieurs
quotidiens ont reproduit les caricatures publiées d'abord dans un quotidien
danois, notamment France Soir et Libération. Des hebdomadaires
comme Le Nouvel Observateur ou Charlie Hebdo ont publié
ces caricatures ou vont le faire.
De l'autre côté de la Manche, la prudence est de mise tant du côté du
pouvoir que de la presse. La Grande-Bretagne s'est désolidarisée des pays où
les caricatures ont été publiées, jugeant que cela témoignait d'un "manque
de respect". "Je pense que la nouvelle publication de ces caricatures
n'était pas nécessaire. Elle a été indélicate et témoigne d'un manque de
respect", a estimé le ministre des affaires étrangères britannique, Jack
Straw, qui juge que les journaux "ont eu tort". "Il y a la liberté
de la presse, nous la respectons tous. Mais il n'y a pas d'obligation
d'insulter ou d'être gratuitement incendiaire", a-t-il ajouté. M. Straw a
rendu hommage à la "responsabilité" et à la "délicatesse" des
médias britanniques, dont aucun n'a publié les images, à l'exception de très
courts passages dans des journaux télévisés de la BBC et de Channel 4 jeudi.
L'Association musulmane de Grande-Bretagne avait appelé les médias à ne pas
reproduire ces caricatures, arguant de leur caractère offensant pour les
musulmans.
"CARICATURES BLESSANTES"
Partenaire privilégié de la Grande-Bretagne, les Etats-Unis ont également
condamné ces dessins. "Ces caricatures sont évidemment blessantes pour les
croyances des musulmans", a déclaré le porte-parole du département d'Etat,
Justin Higgins, en jugeant que "l'incitation à la haine religieuse et
ethnique n'est pas acceptable". "Nous appelons à la tolérance et au
respect de toutes les communautés, de leurs croyances religieuses et de leurs
pratiques", a-t-il dit. "Nous reconnaissons tous et nous respectons
complètement la liberté de la presse et de l'expression, mais elle doit
s'accompagner de la responsabilité de la presse", a ajouté M. Higgins. Les
médias américains ont, dans leur grande majorité, évité de reproduire les
caricatures controversées, en faisant valoir leur nature potentiellement
blessante, mais ont commencé d'ouvrir le débat sur le sujet.
Si plusieurs pays européens cherchent à ménager liberté de la presse et
respect des croyances, le Danemark a campé sur ses positions. Le gouvernement
est resté ferme en répétant vendredi à tous les ambassadeurs à Copenhague
qu'il n'entendait pas transiger sur la liberté d'expression et ne pouvait
s'excuser à la place d'un média. "Un gouvernement danois ne peut jamais
s'excuser au nom d'un journal libre et indépendant", a lancé le premier
ministre, Anders Fogh Rasmussen, à l'issue de la réunion ayant rassemblé 76
ambassadeurs.
La CEDH défend, depuis 1976, les informations qui "choquent"
La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), fréquemment saisie sur des
affaires de presse, a rendu a plusieurs reprises des arrêtés favorables à la
liberté d'expression des journalistes au détriment de "sentiments" de la
population ou des Etats. Parmi les plus cités, on retrouve l'arrêté Handyside
(7 décembre 1976), portant sur une affaire de presse en Grande-Bretagne, qui
réaffirme l'importance du droit à l'information en ces termes :
"La liberté d'expression constitue l'un des fondements essentiels d'une
société démocratique, l'une des conditions primordiales de son progrès et de
l'épanouissement de chacun. Sous réserve des restrictions mentionnées,
notamment dans l'article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme,
elle vaut non seulement pour les informations ou les idées accueillies avec
faveur, ou considées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour
celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l'Etat ou une fraction quelconque
de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l'esprit
d'ouverture sans lesquels il n'y a pas de société démocratique."
Plus près de nous, en 1997, dans l'arrêté Haes et Gijsels, portant sur une
affaire de presse en Belgique, la Cour a souligné que "la liberté
journalistique comprend le recours possible à une certaine dose d'exagération,
voire de provocation".
En 2000, dans une affaire turque, l'arrêté Ozgür Gundem rappelle qu'un Etat
démocratique doit "tolérer la critique, même si elle est provocatrice et
insultante".
Pour Annabelle Arki, responsable pour l'Europe de l'organisation de défense
de la liberté de la presse Reporters sans frontières – qui avait lancé un "appel
au calme et à la raison" face aux proportions que prenait cette affaire –,
que Londres, Washington et Paris jouent l'apaisement ne peut être "qu'une
bonne chose, à condition que cela ne se fasse pas au détriment de la liberté
des médias mais que cela ouvre la voie au débat et à la discussion".
Alexandre Lévy
Caricatures de Mahomet : les protestations s'étendent dans le monde
musulman
LE MONDE | 03.02.06 | 13h15 • Mis à jour le 03.02.06 | 13h41
BEYROUTH CORRESPONDANTE
l'appel de l'Union mondiale des oulémas, les prédicateurs des mosquées
devaient, vendredi 3 février, consacrer leurs prêches à l'offense faite, selon
eux, à l'islam et aux musulmans par la publication, en Europe, de caricatures
du prophète Mahomet.
L'Union a également appelé les musulmans à organiser des marches de
protestation contre ces caricatures. Publiés le 30 septembre 2005 par le
quotidien danois Jyllands-Posten, puis reproduits en Norvège avant de
l'être en France et en Allemagne, ces dessins sont jugés blasphématoires, au-delà
du Prophète, pour le milliard et demi de musulmans de la planète.
Les hommes de religion, mais aussi de plume, se succèdent sur les plateaux
de télévisions satellitaires arabes pour dire leur indignation. Après les
remontrances des gouvernements arabes, les appels suivis d'effets au
boycottage commercial du Danemark et l'initiative prise par des importateurs
des pays arabes du Golfe de retirer des produits danois du commerce, d'autres
commerçants ont procédé, jeudi 2 février, au Yémen, à la mise à feu publique
de ces produits. La surenchère dans l'indignation est telle que l'on voit mal
comment et quand ce mouvement pourrait s'arrêter, d'autant qu'il n'obéit à
aucune stratégie préalablement définie.
L'enchaînement est tel que toute expression publique en sens contraire est
décriée. Jihad Moumni, rédacteur en chef du quotidien jordanien Shihane,
a été limogé pour avoir publié, jeudi 2 février, quelques-unes des caricatures
concernées. Elles étaient accompagnées d'un commentaire appelant les musulmans
à être "raisonnables" et à se demander si les images "de preneurs
d'otages se réclamant de l'islamet égorgeant leurs victimes ou celles
de kamikazes se faisant exploser" parmi des civils n'étaient pas plus
offensantes pour la religion que les caricatures tant conspuées. Le journal
jordanien a par ailleurs été retiré de la vente.
Même la BBC, dans ses programmes de radio en langue arabe, a demandé, ces
derniers jours, à des auditeurs interrogés depuis le Danemark de ne pas
décrire les dessins, afin de ne pas participer à l'offense que les musulmans
disent éprouver. En tout état de cause, ceux qui pensent que cette
dramatisation risque de donner une image intolérante de l'islam et des
musulmans se font peu entendre.
L'affaire des caricatures n'est pas la première du genre. Les précédentes
n'avaient toutefois pas suscité de mouvement de masse. Il s'agit des affaires
Salman Rushdie et Taslima Nasreen, dont les ouvrages avaient été jugés
blasphématoires par les musulmans. Les deux auteurs ont certes été menacés de
mort, mais le mouvement de protestation contre leurs écrits n'avait rien de
comparable à celui auquel on assiste aujourd'hui.
La lame de fond actuelle doit beaucoup à la conjoncture. Depuis les
attentats anti-américains du 11 septembre 2001, les guerres d'Afghanistan et
d'Irak, la dégradation de la situation en Palestine et la multiplication des
attentats commis au nom de l'islam, notamment par le mouvement djihadiste Al-Qaida
et ses alliés, les musulmans ont le sentiment d'être dans le collimateur de la
lutte antiterroriste et victimes d'une distanciation agressive, sinon raciste,
de l'Occident. A propos des caricatures, ils évoquent ce qui semble être à
leurs yeux une politique des "deux poids, deux mesures" selon qu'il s'agit
d'une offense au souvenir de la Shoah punie par les lois en Europe ou d'une
offense à Mahomet à propos duquel, disent-ils, les gouvernements européens
invoquent la liberté de pensée et d'expression.
La protestation des modérés vise aussi à empêcher l'instrumentalisation de
l'affaire des caricatures par les islamistes les plus radicaux. A cet égard,
le boycottage commercial leur paraît être une "arme" doublement
efficace. En touchant l'économie d'un pays tel que le Danemark, elle l'oblige
à respecter le monde musulman. Cette stratégie vise aussi à prévenir
d'éventuelles réactions violentes de type terroriste que pourraient prôner les
extrémistes, dont les modérés veulent précisément se démarquer.
TROIS PRÉCÉDENTS
SALMAN RUSHDIE.
En février 1989, une fatwa de l'ayatollah Khomeiny, en Iran, condamne à
mort l'écrivain Salman Rushdie, d'origine indienne, auteur du roman Les
Versets sataniques. Ce qui est en cause, c'est un petit passage du livre se
rapportant à un fait contesté de l'histoire selon laquelle Satan aurait
inspiré trois versets du Coran. Salman Rushdie se réfugie en Grande-Bretagne.
Dix ans après, la menace de mort a été levée par le président Khatami.
TASLIMA NASREEN.
Dans son livre La Honte, en 1993, l'écrivain du Bangladesh s'en prend à
l'oppression des femmes dans le régime patriarcal de son pays, légitimé par
l'islam. Elle se réfugie en Suède.
THÉO VAN GOGH.
Le 2 novembre 2004, le réalisateur néerlandais est assassiné à Amsterdam
par un islamiste, Mohammed Bouyeri. Dans son film Soumission, il dénonçait la
violence faite aux femmes dans les sociétés musulmanes.
Article paru dans l'édition du 04.02.06
Le Danemark ressent les premiers effets du boycottage
LE MONDE | 03.02.06 | 13h15 • Mis à jour le 03.02.06 | 13h15
COPENHAGUE ENVOYÉ SPÉCIAL
i beaucoup de Danois, et notamment les journalistes de
Jyllands-Posten,
sont soulagés de voir la presse européenne se mobiliser enfin en reprenant les
caricatures de Mahomet, Per Stig Möller, le ministre (conservateur) danois des
affaires étrangères, est inquiet.
Selon lui, cette brusque vague de reproduction des dessins controversés
dans le monde musulman risque de contribuer à aggraver le boycottage des
produits danois au Moyen-Orient, lancé depuis quelques jours en Arabie
saoudite. "Il faut compter avec le fait que le boycottage va se répandre
encore plus, a-t-il déclaré, jeudi 2 février, dans l'édition du quotidien
financier Börsen. Il y a des pays où cette question n'a pas encore
été abordée à la prière du vendredi. Et maintenant, des pays comme la France,
l'Allemagne et l'Autriche ont diffusé les dessins. Cela peut accroître encore
(le boycottage)." En dépit des inquiétudes du ministre des affaires
étrangères, les banques Nordea et Danske Bank ont analysé que le boycottage au
Moyen-Orient ne faisait pas courir de risque à l'économie danoise, les
exportations vers la région ne représentant qu'à peine plus de 1 % des
exportations totales du royaume.
Dansk Industri, l'organisation patronale danoise, a en tout cas rapporté,
jeudi, qu'environ deux cents emplois ont déjà été perdus dans des laiteries
qui exportent essentiellement des fromages de type feta. Jusqu'à présent, le
boycottage a principalement frappé les produits alimentaires et les
médicaments, qui représentent respectivement 30 % et 10 % des exportations
danoises vers le Moyen-Orient.
Arla, une compagnie suédo-danoise de produits laitiers, perdrait plus d'un
million d'euros par jour. Elle a publié, samedi, dans la presse arabe, une
publicité rédigée par l'ambassadeur danois à Riyad assurant que le Danemark
respectait l'islam.
Dans un rapport publié le 31 janvier, la banque danoise Jyske Bank estime
que si le boycottage devait durer un an, il pourrait coûter au Danemark
quelque 11 200 emplois et un milliard d'euros en manque à gagner, ce qui
correspond au montant des exportations vers la région en 2005.
La situation pourrait se dégrader encore si le boycottage s'élargissait aux
pays musulmans non arabes, comme l'Indonésie ou la Malaisie.
Les exportations danoises vers les cinquante-sept pays membres de
l'Organisation de la conférence islamique (OCI) se sont élevées à 14 milliards
de couronnes (1,9 milliard d'euros) en 2005.
Olivier Truc
Entre ironie et détachement, le Web français ne s'enflamme pas
LEMONDE.FR | 03.02.06 | 19h44 • Mis à jour le 03.02.06 | 21h18
ci, le ton n'est pas à la surenchère. La "une" d'
oumma.com,
l'un des principaux sites français consacrés à l'islam, s'ouvre sur un message
d'apaisement, à savoir une tribune de Jean-Marie Gaudeul, responsable des
relations avec l'islam pour la conférence épiscopale française, qui
s'interroge :
"Comment ne pas admettre que certains font de la dérision
leur fonds de commerce, leur métier, tandis que d'autres expriment, par ce
biais, leur détestation de telle ou telle catégorie de personnes ?"
Le site prend le parti de recadrer le débat. Yacine Saadi y estime que
Jacques Lefranc, le directeur de la publication de France-Soir limogé
pour avoir publié les caricatures du Prophète, n'a pas été victime "de
l'obscurantisme supposé des musulmans de France", mais plutôt de la "démarche
mercantile (...) d'un homme d'affaires qui commerce ou a commercé avec
le monde arabo-musulman".
Sur les forums consacrés à l'islam, comme
bladi.net, la tendance n'est pas non plus à l'escalade. Si de nombreux
participants recommandent de boycotter les produits danois, d'autres
relativisent. "A ma connaissance, on n'a pas boycotté les produits français
quand Michel Houellebecq a dit que l'islam était la religion la plus con",
estime une internaute, qui ne voit pas l'intérêt du boycott. "Et puis, ça
n'est pas en boycottant les produits danois que je vais maigrir,
poursuit-elle avec humour, je n'en achète déjà pas."
Sur les sites où le débat est actif, c'est également l'humour – un peu
grinçant parfois – qui prédomine. Abbas Aroua, sur oumma.com, s'émerveille que
la campagne de boycott soit "suivie scrupuleusement aussi bien par le
religieux qui renonce à son lait Arla que par le profane qui abandonne sa
bière Carlsberg". Et si les blogs qui reproduisent les caricatures ont
droit à leur lot de commentaires énervés ou même menaçants, la plupart des
musulmans français semblent considérer que s'élever contre ces dessins, c'est
déjà leur accorder trop d'importance.
"Il ne faut pas donner d'importance à ce journal, estime un
internaute sur bladi.net en parlant de France-Soir. Ce journal n'est
lu que par ceux qui y travaillent." En tout cas, sur Skyblog, le plus
important réseau de blogs en France, les caricatures ne font guère de remous :
moins d'une vingtaine de blogs en parlent, sur les 3 800 000 blogs revendiqués
par la plate-forme deSkyrock.
Emotion à Gaza et en Cisjordanie, où les Européens sont des "cibles"
LE MONDE | 03.02.06 | 13h15 • Mis à jour le 03.02.06 | 16h56
JÉRUSALEM CORRESPONDANT
a colère, jusqu'alors limitée, suscitée dans les territoires palestiniens par
la publication en Europe de caricatures du prophète Mahomet, a pris un nouveau
tour, jeudi 2 février, avec l'intervention de groupes armés à Gaza ainsi qu'à
Naplouse, en Cisjordanie.
A Gaza, des miliciens se réclamant du Djihad islamique et d'un groupuscule
militaire issu du Fatah ont brièvement pris position devant les locaux de
l'Union européenne, qu'ils ont symboliquement fermés "jusqu'à nouvel ordre".
En fin de journée, une manifestation a rassemblé d'autres protestataires en
armes devant le Centre culturel français. Selon l'Agence France-presse, deux
grenades auraient été lancées à proximité du bâtiment, sans faire de dégâts.
Dans un communiqué très virulent, ces groupes palestiniens ont indiqué que
"tout Norvégien, Danois ou Français présent sur notre terre est une cible",
exigeant en outre la fermeture des représentations diplomatiques des trois
pays où les caricatures incriminées ont été publiées, pays qu'ils ont menacés
de "détruire" et de "bombarder", ainsi que "les églises",
si "les provocations" contre l'islam se poursuivent.
A Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie, un jeune enseignant allemand a
été kidnappé par un groupe d'hommes armés avant d'être libéré, une heure plus
tard, par la police palestinienne. Des miliciens ont également fermé le Centre
culturel français de la ville pendant que d'autres recherchaient des
ressortissants européens dans les hôtels.
Les incidents recensés jeudi ont concerné les zones où la situation
sécuritaire est de longue date problématique, notamment à Gaza où les
enlèvements d'étrangers se sont multipliés au cours des derniers mois.
Généralement brefs et sans violences, ils ont toujours été le fait de
groupuscules issus du Fatah. Cette insécurité imputée au Fatah est d'ailleurs
l'une des raisons de la victoire électorale enregistrée par le Mouvement de la
résistance islamique (Hamas) lors des élections du 25 janvier. Alors que
certains groupes armés ont décidé de se lancer dans la surenchère, jeudi, le
Hamas a manifesté au contraire une grande retenue.
Après les menaces proférées contre les lieux de culte chrétiens de Gaza,
l'un des responsables du Hamas à Gaza, Mahmoud Al-Zahar, s'est rendu
ostensiblement dans l'une des rares églises que compte la ville, celle de la
Sainte Famille (un siège de député est réservé à la communauté chrétienne dans
ce district), pour offrir les services de miliciens de son mouvement afin
d'assurer la protection de l'édifice. A Hébron, un bastion du Hamas, qui y a
remporté les neuf sièges en jeu le 25 janvier, aucun acte d'hostilité n'a été
signalé envers les observateurs déployés dans la partie de la ville où
cohabitent des Palestiniens et des colons extrémistes. Plus d'un tiers de ces
observateurs sont pourtant de nationalité norvégienne ou danoise.
A Ramallah, le premier ministre démissionnaire, Ahmed Qoreï, qui expédie
les affaires courantes jusqu'à la désignation d'un nouveau gouvernement, a
fait part, jeudi, de son mécontentement vis-à-vis de la publication de ces
dessins, tout en appelant les Palestiniens à la retenue. Le mufti de Jérusalem
s'était prononcé sur le même mode dans la presse palestinienne au cours des
jours précédents. Le responsable religieux a reçu, depuis la polémique, des
diplomates danois, norvégiens et français. Par mesure de sécurité, la Norvège
a fermé ses bureaux en Cisjordanie alors que la France a invité, à nouveau,
ses ressortissants à éviter la bande de Gaza.
Le boycottage des produits danois pourrait s'étendre à la majorité des
produits européens après la radicalisation de jeudi. Par le passé, l'adoption
par la France d'une loi réglementant les signes religieux avait déjà suscité
le mécontentement et l'incompréhension dans les territoires palestiniens mais
la protestation s'était alors limitée à une manifestation pacifique devant le
Centre culturel français de Gaza.
Article paru dans l'édition du 04.02.06
Caricatures de Mahomet : Chirac exhorte au «respect»
Les réactions à la publication des caricatures controversées du prophète
Mahomet dans la presse européenne se multiplient, de Washington à Paris.
Vendredi, le chef de l’Etat a appelé «chacun au plus grand esprit de
responsabilité, de respect et de mesure pour éviter tout ce qui peut blesser
les convictions d'autrui».
Jacques Chirac a affirmé vendredi que «la liberté d'expression» était un «des
fondements de la République», mais appelé chacun «au plus grand esprit de
responsabilité, de respect et de mesure», après s'être entretenu avec le
recteur de la Mosquée de Paris de l'affaire des caricatures du prophète
Mahomet, a rapporté l'Elysée.
A l'occasion de cet entretien avec M. Dalil Boubakeur, le chef de l'Etat «a
rappelé que la France, pays de laïcité, respecte toutes les religions et
toutes les croyances. Il a également rappelé que le principe de la liberté
d'expression constitue un des fondements de la République», a-t-on indiqué de
même source.
«Nous sommes attachés à l'exigence de liberté, de démocratie qui est à la
base de ce qui fonde notre pays mais aussi à l'exigence de respect», a déclaré
auparavant le premier ministre, Dominique de Villepin
L'Union des organisations islamiques de France, (UOIF) a annoncé qu'elle
allait porter plainte contre des journaux français qui ont publié les dessins.
De leur côté, les Etats-Unis ont jugé que la publication des caricatures
controversées constituait une incitation «pas acceptable» à la haine
religieuse ou ethnique.
«Ces caricatures sont évidemment blessantes pour les croyances des musulmans»,
a déclaré le porte-parole du département d'Etat Justin Higgins, en jugeant que
«l'incitation à la haine religieuse et ethnique n'est pas acceptable».
«Nous appelons à la tolérance et au respect de toutes les communautés, de
leurs croyances religieuses et de leurs pratiques» a-t-il dit en réponse à une
question sur la polémique née de la publication de caricatures du prophète
Mahomet.
«Nous reconnaissons tous et nous respectons complètement la liberté de la
presse et de l'expression, mais elle doit s'accompagner de la responsabilité
de la presse», a ajouté M. Higgins.
«Insultante, indélicate» selon Straw
«Je pense que la nouvelle publication de ces caricatures a été insultante,
indélicate, manquant de respect et que c'est quelque chose de mal», a déclaré,
de son côté, le ministre britannique des Affaires étrangères, Jack Straw.
«Il y a la liberté de la presse, nous la respectons tous. Mais il n'y a pas
d'obligation d'insulter ou d'être gratuitement incendiaire», a ajouté le
ministre.
M. Straw a également rendu hommage à la «responsabilité» et à la «délicatesse»
des médias britanniques, dont aucun n'a publié les images, à l'exception de
très courts passages dans des journaux télévisés de la BBC et de Channel 4
jeudi.
Jeudi, le grand rabbin de France Joseph Sitruk a déclaré qu'il «partage» la
colère des musulmans.
Le mécontentement gagne la France
Le ton est monté vendredi parmi plusieurs imams, qui ne tolèrent pas le manque
de respect relatif aux symboles les plus forts de leur religion et de leurs
croyances.
«Ces dessins sont une «provocation criminelle» par lesquels l'auteur s'est
exposé au «châtiment divin» qui interviendra «tôt ou tard, sous une forme ou
une autre», a affirmé vendredi l'imam de la mosquée de la rue Myrrha à Paris
(18e), concernant la publication de dessins caricaturant Mahomet dans la
presse européenne.
«Il serait naïf de croire que la provocation n'était pas calculée, ou bien
qu'il s'agirait de l'expression d'une liberté», déclare, de son côté, le
Collectif des musulmans de France, situé dans la mouvance de Tariq Ramadan,
«la vague de solidarité exprimée par d'autres journaux nationaux ou européens
cache mal en réalité une tendance islamophobe devenue politiquement correcte
chez nous».
Il s'en est également pris à «une diplomatie du monde
arabo-musulman subitement soucieuse de la dignité des musulmans en dehors de
ses territoires, alors que le monde arabo-musulman est le théâtre quotidien du
manque de démocratie, de droits de l'Homme et de respect des préceptes
islamiques».
A La Courneuve, l'imam d'une mosquée de la ville a exhorté les fidèles à
réagir : «Déposer plainte», ne plus acheter de «yaourts danois», ni de
«journal qui insulte notre prophète».
Droit «d'être respectés dans leurs convictions»
Près d'un millier de musulmans se sont rassemblés vendredi devant la mosquée
de Lyon, au terme de la prière, pour manifester leur émoi et réclamer plus de
«respect».
«La Grande Mosquée de Lyon et l'Union des mosquées Rhône-Alpes dénoncent
avec force la manière dont certains journaux ont voulu s'attaquer aux symboles
les plus forts de leur religion et de leurs croyances», a déclaré M. Kabtane,
le recteur de la Grande Mosquée de Lyon, en soulignant le droit pour les
musulmans «d'être respectés dans leurs convictions».
Manifestations de milliers de musulmans dans le monde
Le monde musulman continue de manifester bruyamment son exaspération face à la
publication des caricatures du prophète Mahomet dans la presse européenne,
alors que le Premier ministre danois réitère son refus de présenter des
excuses au nom du journal qui a publié ces dessins. De son côté, Dominique de
Villepin a appelé à «concilier» l'«exigence de liberté et l'exigence de
respect».
«Les condamnations ne suffisent pas, il faut riposter par le feu». C’est par
ces cris de colère que des milliers de fidèles musulmans ont manifesté
vendredi sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem. Tous protestaient contre
les caricatures de Mahomet, publiées dans la presse européenne. Une «
agression flagrante contre l'islam et une expression de dédain à l'encontre de
la nation musulmane » selon le prêche d’un prédicateur.
Des drapeaux danois, français et norvégiens ont été brûlées à Naplouse, en
Cisjordanie. «Les criminels (auteurs des caricatures) n'échapperont pas à la
punition des peuples musulmans, qui sont prêts à se sacrifier pour notre
prophète», a tonné un cadre du Hamas.
«Nous n'acceptons pas les 'regrets'. Ceux qui ont publié ces caricatures
doivent avoir la tête tranchée, nous n'accepterons pas moins que cela», a
lancé le prédicateur de la Grande mosquée, à Gaza.
Au Liban, des manifestants ont exhorté Oussama ben Laden
et son second en Irak, Abou Moussab Zarqaoui, à intervenir pour «défendre
l'islam».
Des manifestations ont également eu lieu en Turquie, en Jordanie, en Syrie, en
Arabie saoudite, en Irak.
Alors que son pays est au cœur de la controverse, le Premier ministre danois a
réitéré son refus de présenter des excuses: « Un gouvernement danois ne peut
jamais présenter ses excuses au nom d'un journal libre et indépendant», a-t-il
souligné à l'issue de sa rencontre avec le corps diplomatique du pays.
Jeudi soir à Gaza, c’est la France qui était visée. Une trentaine d’homme
armés liés au mouvement palestinien Fatah se sont rassemblés devant le Centre
culturel français et y ont lancé deux grenades.
« Journée internationale de colère »
La publication des caricatures ne cesse de provoquer une colère grandissante
dans le monde islamique. La preuve à Doha, au Qatar, où l’influent religieux
musulman Youssef el-Qardaoui, a appelé à observer vendredi une « journée
internationale de colère ».
A Djakarta, en Indonésie, entre 200 et 300 musulmans se sont livrés
vendredi à des saccages dans le hall de l'ambassade du Danemark. Aux cris de «
Allahu Akbar » (Dieu est le plus grand), ces membres du Front des défenseurs
de l'islam (FPI) ont brisé des lampes à l'aide de bâtons, renversé des sièges
et jeté des œufs pourris et des tomates sur la plaque de l'ambassade, fixée
dans le hall.
« O frères dans la religion, c'est la guerre contre l'Islam...dégainez vos
épées ! », hurle cheikh Badr ben Nader al-Machari dans un cri de guerre
diffusé sur Internet. Pour cet ouléma saoudien, ces caricatures « font partie
de la guerre menée par l'Occident décadent contre l'Islam triomphant ».
Rassemblements en Europe
A Londres, de 200 à 300 musulmans ont battu le pavé devant l'ambassade du
Danemark, brûlant deux drapeaux danois aux cris de «jihad, jihad» et «à bas
l'Europe».
A Copenhague, après la prière du vendredi, des fidèles cachaient mal leur
exaspération face aux autorités et la population danoises qu'ils jugent
intolérants.
En Norvège, responsables musulmans et chrétiens ont uni leurs voix, condamnant
tant la publication des caricatures que la virulence des réactions qui ont
suivi un peu partout dans le monde.
« Tout musulman est devenu une bombe aux yeux de l'opinion publique »
Selon une experte espagnole de l'islam, Gemma Martin Munoz, le fait que les
dessins publiés en Europe assimilent islam et terrorisme explique la réaction
violente des musulmans, bien plus que le fait d'avoir représenté le prophète.
C'est la raison pour laquelle le président de la Fédération nationale des
musulmans de France (FNMF) déclare que « tout musulman est devenu une bombe
aux yeux de l'opinion publique ». Et d'ajouter qu'en tant que secrétaire
général de la Conférence islamique européenne, il « demandait à la Commission
européenne et aux Etats de l'UE de faire des lois qui protègent mieux les
minorités musulmanes », car ces dernières ne « jouissent pas » à ses yeux de «
la protection des autres minorités ».
Dilemme de la presse européenne : pour la liberté, mais pas pour envenimer
la situation
En France, la publication par France-Soir des caricatures du journal
danois Jyllands-Posten a suscité « une onde de choc »
La grande majorité des journaux européens s'est prononcée vendredi en faveur
de la liberté de la presse dans l'affaire de la publication des caricatures de
Mahomet, mais certains, comme le Financial Times, font valoir que ces dessins
mettent de l'huile sur le feu.
Pour le quotidien britannique
Financial Times qui redoute « une
nouvelle affaire Rushdie », la nouvelle publication des dessins est «stupide».
Cette controverse est devenue «une traînée de poudre» après l'initiative de
plusieurs titres européens de republier les caricatures. « La liberté
d'expression est l'une de nos plus inestimables libertés. Mais elle n'est pas
absolue : elle n'inclurait pas, par exemple, le droit de crier « Au feu ! »
dans un théâtre bondé », ajoute le Financial Times.
The Independent abonde dans le même sens : « Les décisions les plus
difficiles ne sont pas entre ce qui est bon ou mauvais, mais entre des droits
rivaux ». « Il y a le droit de prendre la plume sans être censuré. Mais il y a
aussi le droit des gens de vivre dans une société pluraliste et laïque sans se
sentir exclus, menacés et quotidiennement moqués, comme c'est le cas de
nombreux musulmans. Elever un droit au-dessus d'un autre est la marque du
fanatisme », écrit-il.
Le Figaro met lui aussi un bémol à la liberté de
la presse en assurant que « l'autocensure peut se révéler nécessaire » car «
ce que la loi autorise, la conscience l'interdit parfois ». « On peut aussi
faire un mauvais usage de la liberté de la presse », ajoute-t-il.
Un caricaturiste de La Tribune de Genève va dans le même sens en
critiquant le dessin sur lequel le turban de Mahomet cache une bombe : « Dans
cette image, trois outrages : aux lois religieuse, humoristique et éthique ».
En France, où la publication par France-Soir des caricatures du
journal danois Jyllands-Posten a suscité «une onde de choc», Libération
a publié vendredi deux des douze caricatures : « Le choix qui a été fait dans
le quotidien d'aujourd'hui répond avant tout au souci de comprendre et de
réaffirmer un principe et des valeurs, qui, dans cette crise démesurée par
rapport à l'objet du débat, nous semblent mis à mal », explique le journal qui
a cependant écarté « la plus caricaturale des caricatures, celle qui montre un
Mahomet affublé d'un turban en forme de bombe, faisant l'amalgame inadmissible
entre tous les musulmans et les terroristes. »
Plusieurs quotidiens européens critiquent la tiédeur des réactions en faveur
de la liberté de la presse. El Mundo, en Espagne, déplore les réponses
jugées complaisantes de certaines démocraties européennes à la « réaction
furibonde » des pays arabes.
Die Welt, en Allemagne, s'érige en défenseur de la liberté de la
presse et critique l'absence de mobilisation. « La réaction de l'Europe au
chantage dont fait l'objet le Danemark en raison de la publication dans un
journal des caricatures de Mahomet est étonnamment tiède ». « Qu'est devenue
la large solidarité des écrivains et des éditeurs de journaux qui serait pour
l'occasion appropriée ? », s'interroge-t-il, notant que «les intellectuels
restent étrangement calmes ». « La haine de soi des Occidentaux va-t-elle si
loin que presque personne ne s'agite quand des droits fondamentaux sont
menacés ? ». « L'islam ne sera civilisé que lorsqu'il y aura autant de blagues
sur Mahomet que sur Jésus, Moïse ou Bouddha ».
Pour Hospodarske Noviny (République tchèque), « renoncer à la
liberté de la parole veut dire se priver d'une dimension sans laquelle la vie
humaine est plate et vide. L'une des plus grandes malédictions qui peuvent
frapper l'homme, c'est la perte du sens d'humour ».
En Autriche, Der Standard regrette que la présidence autrichienne de
l'UE n'ait « à aucun moment depuis le début de la crise, fait référence à la
liberté de la presse ».
De Staandard (Belgique), qui a opté pour la publication des
caricatures, souligne qu'elles « ont touché des millions de personnes dans ce
qu'elles ont de plus cher ». « Ce n'est pas une action qu'un journal doit
utiliser à la légère », poursuit-il, estimant pourtant que la « liberté
d'opinion est depuis le Siècle des lumières une des pierres angulaires de la
société occidentale ».
Caricatures de Mahomet : le monde islamique s'enflamme
[03 février 2006]
A Gaza, des groupes armés menacent les Français. Du Maroc au Pakistan, les
condamnations officielles se sont multipliées jeudi. Dans certaines villes,
des manifestants ont brûlé des drapeaux français et danois et menacé de
représailles les ressortissants de ces deux pays.
LA COLÈRE monte dans le monde arabo-musulman, où les condamnations
officielles se multiplient après la publication des caricatures du prophète
Mahomet dans plusieurs journaux européens. A Téhéran, le président iranien,
Mahmoud Ahmadinejad, a eu hier un entretien téléphonique avec le roi Abdallah
d'Arabie saoudite. Les principaux pôles chiite et sunnite de l'islam estiment
nécessaire de réagir avec vigueur contre ceux qui «insultent» le Prophète. Le
ministère des Affaires étrangères iranien a convoqué l'ambassadeur d'Autriche,
qui préside actuellement l'Union européenne.
A Rabat, le premier ministre marocain, Driss Jettou, a dénoncé «ces
caricatures qui portent atteinte au Prophète». A Lahore et Multan au Pakistan,
des manifestants islamistes ont brûlé des drapeaux danois et français, et crié
«Mort au Danemark». A Ramallah en Cisjordanie, Ahmed Qoreï, le premier
ministre palestinien démissionnaire, a renouvelé l'appel lancé par les
ministres arabes de l'Intérieur, qui demandent au gouvernement danois de «sanctionner
fermement» les auteurs des dessins.
A l'unisson, la presse arabe dénonce une «provocation». L'éditorialiste du
quotidien jordanien Al-Raï, proche de la monarchie hachémite, stigmatise ceux
qui «prennent prétexte de la liberté d'expression, passant outre les crimes
commis au nom de la religion chrétienne et encore plus du judaïsme et qui
plient devant le chantage israélien (...) qui interdit toute discussion sur
l'Holocauste».
Au Caire, le quotidien égyptien gouvernemental Al-Gomhouriya fustige «la
communauté internationale (qui) doit comprendre que toute attaque contre notre
prophète ne restera pas impunie». Aux Emirats arabes unis, le journal Al-Bayan
juge «les excuses danoises insuffisantes» et Al-Khaleej affirme que la
décision de France Soir est une «provocation préméditée». Face à cette
déferlante, quelques rares appels à la raison et à l'autocritique se font
entendre. L'hebdomadaire jordanien Shihane va jusqu'à reproduire trois des
caricatures de Mahomet, et sous le titre «Musulmans du monde, soyez
raisonnables», son rédacteur en chef, Jihad Momani, se demande: «Qu'est-ce qui
porte plus préjudice à l'islam, ces caricatures, ou bien les images d'un
preneur d'otage qui égorge sa victime devant les caméras, ou encore un
kamikaze qui se fait exploser au milieu d'un mariage à Amman?»
Soucieux de ne pas être déstabilisés, plusieurs dirigeants arabes lancent
des appels à la prudence. Le président égyptien, Hosni Moubarak, avertit
contre «une mauvaise gestion» de ce scandale qui pourrait profiter, selon lui,
aux «forces extrémistes et terroristes». Hosni Moubarak exprime sa
reconnaissance à l'ancien président américain Bill Clinton, qui s'est élevé
contre «l'outrage» porté aux musulmans, et a mis en garde contre le risque de
«remplacer les préjugés antisémites par des préjugés anti-islamiques».
A Paris, le grand rabbin de France, Joseph Sitruk, a déclaré «partager» la
colère des musulmans. Le dignitaire religieux juif «trouve» ces caricatures «déplacées».
Selon lui, «on ne gagne rien à rabaisser les religions, à les humilier». Le
droit à la satire «n'est pas sans limite» estime celui qui avait déjà dénoncé
«l'insulte» faite à Jésus dans le film de Martin Scorsese La Dernière
Tentation du Christ.
Enfin, tout en appelant les ressortissants français à ne plus se rendre
dans la bande de Gaza, le Quai d'Orsay souligne que la France n'a pas reçu de
«protestations officielles» à la suite de la publication des caricatures dans
France Soir mardi. L'ambassade de France à Alger estime de son côté que ces
caricatures sont «choquantes». «Nous comprenons qu'elles suscitent la
réprobation et l'incompréhension parmi les musulmans», déclare la
représentation diplomatique française à Alger.
Avec AFP [04 février 2006]
Caricatures : la colère musulmane enfle
A Damas, des manifestants ont saccagé et incendié samedi les ambassades du
Danemark et de la Norvège. Le président iranien a ordonné la rupture des
contrats économiques de Téhéran avec le Danemark et les pays où ont été
publiées les caricatures du prohète Mahomet.
«S'attaquer au Prophète, c'est s'attaquer à tous les Musulmans du monde !»
Les Musulmans du monde entier ont continué à se mobiliser samedi contre la
publication, dans la presse européenne, de caricatures de Mahomet, en dépit
d'appels au calme et à la réconciliation.
A Damas, des dizaines de manifestants ont débordé le service d'ordre et
pénétré dans le bâtiment de l'ambassade du Danemark, qui abrite également
les représentations suédoise et chilienne.
Ils ont saccagé les lieux et jeté des meubles par les fenêtres avant de
mettre le feu au bâtiment, pendant que d'autres manifestants jetaient des
pierres sur les pompiers pour les empêcher d'intervenir.
Les manifestants en colère se sont ensuite dirigés vers l'ambassade de
Norvège où ils ont jeté des pierres sur les policiers qui protégeaient la
représentation diplomatique, avant de mettre le feu au bâtiment.
A la suite de ces événements, Copenhague et Oslo ont appelé leurs
ressortissants à quitter immédiatement la Syrie.
En Jordanie, le rédacteur en chef d'un hebdomadaire qui avait publié les
caricatures controversées a été arrêté sur ordre du procureur général, qui a
ouvert une enquête sur un autre hebdomadaire.
En Iran, le président ultraconservateur, Mahmoud Ahmadinejad, a ordonné la
rupture des contrats économiques de l'Iran avec le Danemark et les pays où
ont été publiées les caricatures.
Ces dessins illustrent «la haine envers l'islam et les
musulmans qu'éprouvent les sionistes qui gouvernent ces pays et l'absence
d'action sérieuse de la part des responsables de ces pays», a-t-il déclaré.
Drapeaux danois brûlés
A Nazareth, dans le nord d'Israël, plusieurs milliers de manifestants se
sont rassemblés dans le calme dans la vieille ville, à l'appel du Mouvement
islamiste des arabes israéliens, pour scander des slogans tels que: «S'attaquer
au Prophète, c'est s'attaquer à tous les Musulmans du monde !»
A Gaza, plusieurs douzaines de jeunes palestiniens ont jeté des pierres
contre le quartier général de l'Union européenne, blessant deux policiers
palestiniens.
Une manifestation a également eu lieu à Hébron, en Cisjordanie, devant le
siège d'une ONG d'oberservateurs internationaux. Des drapeaux danois ont été
brûlés et un message remis aux membres de l'organisation, qui compte des
Danois, dans lequel des excuses sont exigées.
A Londres, quelque 400 personnes ont protesté devant l'ambassade du Danemark,
appelant les pays européens à «faire pression» sur leurs médias pour
empêcher la publication des dessins.
Au Danemark, pays où ont été publié pour la première fois les caricatures du
Prophète en septembre, l'extrême droite et l'extrême gauche ont manifesté à
Hilleroed, au nord-ouest de Copenhague, à quelques heures d'intervalle.
Des groupes d'extrême gauche ont entamé à une manifestation pour
protester contre des réactions de la droite qualifiées de racistes.
Le rassemblement de quelques centaines de jeunes gens, fortement encadrés
par la police, se voulait une contre-manifestation en prévision d'un défilé
du Front danois, un groupe d'extême droite.
La police s'est mobilisée pour éviter des violences et des heurts entre les
deux cortèges.
Réactions
De par le monde les autorités morales, religieuses et politiques ont
multiplié les appels au calme et au dialogue, sans pour l'instant sembler
parvenir à désamorcer la situation.
Le Vatican s'est exprimé pour la première fois, estimant que la liberté
d'expression n'autorisait pas les offenses aux convictions religieuses.
Le porte-parole du Vatican, Joaquin Navarro-Valls, a déclaré que «la
cohabitation des hommes exige un climat de respect mutuel pour favoriser la
paix entre les hommes et les nations» et que le droit à la liberté
d'expression ne comprend pas «le droit de heurter les sentiments religieux
des croyants».
Le Haut représentant de l'Union Européenne pour la politique étrangère,
Javier Solana, a estimé que «la tolérance et le respect mutuel jouent un
rôle tout aussi important que le principe de la liberté d'opinion».
Si elle a assuré pouvoir «comprendre que le sentiment religieux ait été
blessé», la chancelière allemande Angela Merkel a condamné les actions
violentes de musulmans, estimant que «la légitimation du recours à la
violence est inacceptable».
Manque de sensibilité
Le président du plus grand pays islamique du monde, l'Indonésie, a condamné
la publication des caricatures mais appelé ses concitoyens au calme.
«La publication des caricatures marque clairement un manque de sensibilité à
l'égard des croyances d'un groupe religieux», a dit le président Susilo
Bambang Yudhoyono, mais il a ajouté que son gouvernement avait accepté les
excuses présentées par la direction du journal danois.
A Ankara, toutefois, le ministre turc des Affaires étrangères Abdullah Gül a
qualifié la publication des caricatures de «provocation» et d'acte «irresponsable».
Malgré la polémique, un journal polonais a décidé samedi de reproduire les
fameux dessins, pour «défendre la liberté d'expression».
S'ils étaient tentés de le faire, les journaux sud-africains ne le
pourront pas: saisie par des associations mulsumanes, la Haute cour de
Johannesburg le leur a interdit.
Washington condamne les dessins du Prophète
Pierre Prier (avec AFP, Reuter)
[04 février 2006]
Sur fond de manifestations de colère dans les pays arabes, les gouvernements
occidentaux cherchent l'équilibre entre liberté de parole et respect des
religions.
L'Administration américaine s'est impliquée hier pour la première fois dans
la crise des caricatures du Prophète, en condamnant leur publication.
«Ces
caricatures sont évidemment blessantes pour les croyances des musulmans»,
a déclaré le porte-parole du département d'État, pour qui
«l'incitation
à la haine religieuse et ethnique n'est pas acceptable».
Pays de la liberté d'expression, les États-Unis ne lui fixent pas moins
des limites, a déclaré le porte-parole : «Nous reconnaissons tous et nous
respectons complètement la liberté de la presse et de l'expression, mais
elle doit s'accompagner de la responsabilité de la presse.» En Europe,
les États membres de l'UE n'ont pas réussi à trouver une position commune,
mais certains d'entre eux ont adopté une position proche de celle des
États-Unis. Ainsi le président Jacques Chirac, recevant le recteur de la
Mosquée de Paris Dalil Boubakeur, a affirmé que la liberté d'expression
était l'un «des fondements de la République». Il a néanmoins appelé
chacun «au plus grand esprit de responsabilité, de respect et de mesure
pour éviter tout ce qui peut blesser les convictions d'autrui». Le
président a rappelé que la France, «pays de laïcité», respectait «toutes
les religions et toutes les croyances».

Boycottage des produits danois
A Londres, le ministre des Affaires étrangères Jack Straw a jugé les dessins
«indélicats» et témoignant d'un «manque de respect». Pour lui,
«il y a la liberté de la presse, nous la respectons tous. Mais il n'y a
pas d'obligation d'insulter ou d'être gratuitement incendiaire.» Le
secrétaire au Foreign Office a rendu hommage à la «responsabilité»
des médias britanniques, dont aucun n'a publié les images, à l'exception de
très courts passages dans des journaux télévisés de la BBC et de Channel 4
jeudi. En Italie, le ministre de l'Intérieur Giuseppe Pisanu a affirmé de
son côté qu'il fallait «respecter les symboles religieux».
Dans le monde musulman, les protestations se sont poursuivies. Des
manifestants ont conspué le Danemark, la Norvège et la France dans les
Territoires palestiniens, en Turquie, en Afrique de l'Est, en Jordanie, au
Liban, en Irak, en Iran et au Pakistan. Le roi Abdallah II de Jordanie a
affirmé que «l'insulte» au prophète de l'islam était un «crime
injustifiable». Le magazine jordanien Shihane, qui avait publié
des dessins, a été retiré du marché. Le président pakistanais Pervez
Musharraf a condamné les caricatures, qui ont «enflammé nos sentiments».
Le boycottage des produits danois a continué, touchant aussi plusieurs
groupes européens. Le mouvement est très suivi dans les pays du Golfe,
Arabie saoudite en tête, mais aussi en Afrique du Nord. Première victime, le
groupe danois de produits laitiers Arla Foods a annoncé le licenciement de
125 personnes. Chez le distributeur français Carrefour, numéro deux mondial,
largement implanté dans les pays arabes, les franchisés de plusieurs pays,
dont l'Égypte et Dubaï, ont décidé de leur propre chef de retirer les
produits danois.
L'intellectuel musulman Tariq Ramadan, installé à Genève, a fait entendre
une voix plus nuancée. Jugeant «excessives» les réactions dans le
monde musulman, il a appelé à «un débat serein et raisonnable» et
condamné les appels au boycottage ou au meurtre. Tariq Ramadan s'est
interrogé : «Quel est l'agenda politique qui fait ressortir tout ça trois
mois plus tard ?» Il a dénoncé «cette polarisation dangereuse que
l'on est en train d'accepter, qui nourrit les approches extrémistes des deux
bords». Il a aussi appelé les musulmans à «s'habituer à prendre une
distance critique», et à «vivre dans un monde global, où il faut que
leur conscience soit suffisamment forte pour maîtriser leur sensibilité
blessée», tout en rappelant «qu'en islam on ne dessine pas les
prophètes».
Le Danemark défend sa liberté d'expression
Le journal incriminé a présenté des excuses aux musulmans offensés, mais
ne se rétracte pas.
Stéphane Kovacs
[04 février 2006]
LE DANEMARK ne transigera pas sur la liberté d'expression. Aux
ambassadeurs en poste à Copenhague, qu'il a reçus hier, le premier
ministre danois Anders Fogh Rasmussen n'a pas présenté d'excuses, mais
simplement des explications.
Quant au grand quotidien Jyllands-Posten, qui avait publié, en
septembre, les fameuses caricatures de Mahomet, il regrette d'avoir «offensé
beaucoup de musulmans», mais pas d'avoir imprimé les dessins.
«Un gouvernement danois ne peut jamais présenter ses excuses au nom
d'un journal libre et indépendant, a insisté le chef du gouvernement à
l'issue d'une réunion avec l'ensemble des ambassadeurs. Je suis heureux
de vous informer que les ambassadeurs ont exprimé leur compréhension et
leur volonté de contribuer à expliquer la situation au Danemark.»